Comment peut-on vivre uniquement préoccupé par son image ?

 

Je ne parle pas seulement du physique, de la peur du cheveu qui dépasse, du petit bouton qui fait craindre l’ulcère variqueux, de la petite rougeur qui menace de devenir érythème géant, de la petite sécheresse qui augure une décuamation généralisée.

Préoccupation peu masculine s’il en est mais celui qui assiste au pathétique spectacle pardonne ce travers en pensant à une homosexualité mal refoulée ou au métrosexuel tant à la mode ces derniers temps.

 

Et puis une femme un tant soit peu sophistiquée peut-elle se permettre de critiquer ces défauts ? Non ! Car lorsque je parle d’une préoccupation omniprésente pour l’image, je parle de celle que l’on veut donner de soi pour provoquer le respect et qui implique un travail constant d’auto surveillance et qui, outre la tenue vestimentaire idoine de l’homme d’affaires qu’on voudrait paraître, impose une attitude corporelle qui doit à la longue épuiser les sujets atteints.

 

Le dos doit être bien droit et sa position faciliter les cent pas que l’on effectue pour donner une impression d’esprit en perpétuelle ébullition jamais au repos. Les mains dans les poches pour cacher inconsciemment un membre qui parle involontairement, et qui, sommes toutes, donne un certain style.

 

Le balancé de la jambe est très important durant cette marche forcée car ce qui est primordial c’est garder son équilibre (physique parce que le mental…) et donner l’image d’une assurance acquise et d’une parfaite domination de l’appareil moteur.

 

Ensuite il y a le visage. L’air doit être grave, pas un muscle ne doit bouger pour ne pas dévoiler ses émotions ou leur absence. Parfois on a l’impression d’un masque posé une fois le dernier bouton de la chemise attaché.

 

Il faut également parler le moins possible pour ne pas courir le risque de déraper verbalement vers un autre personnage. Il faut répondre par mmm, mmm,  parce que l’interlocuteur ne vaut pas la peine qu’on fasse pour lui l’effort de desserrer les lèvres. L’individu réserve son énergie pour des choses sérieuses et importantes. Et puis le parler peu est signe de maturité et de sagesse.

 

Ce ne sont pas seulement les zygomatiques qui doivent être immobiles, les yeux également ne peuvent lâcher ce point à l’infini donnant ainsi une impression d’absence  provoquée par les tourments d’une vie compliquée.

 

Si par hasard un mouvement devenait inévitable, il doit être fait lentement, tranquillement pour cacher la peur et montrer à quel point on domine la situation. Car elle est omniprésente la peur chez celui qui se surveille en permanence. Elle est d’abord induite par la volonté de ne rien dévoiler de ce qu’on est et ensuite parce que le monde qui nous entoure est dangereux. Alors l’obsession numéro un, apparaît : on veut tout contrôler, tout gérer, dérapant parfois sur la manipulation. Car avec un petit don des gens comme disent les espagnols, on arrive à capter comment les driver, comment les diriger. À défaut de contrôler le monde qui nous entourre, on contrôle son entourrage proche. Et quand le réservoir de sujets manipulables est épuisé, alors on cherche d’autres victimes potentielles. Et dans ce cas, internet reste un vivier extraordinaire. Il suffit pour cela d’expionner les futures victimes pour étudier dans leur intimité le point faible qui va permettre la phagocytose de leur vie.

 

Et puis ne faut-il pas montrer que chaque geste est le fruit d’une réflexion intense. Alors démarrer sa voiture prend dix minutes ; se servir un verre d’eau, vingt ; rédiger une lettre, deux heures ; s’acheter un pantalon, l’après-midi ; et faire sa vie, toute une vie.

 

A force d’inactivité et de control de la vie des autres, on en oublie la sienne et la larve grasse et laiteuse peut alors admirer son œuvre : le néant.

 

Il est aussi nécessaire que tout se fasse légèrement, à peine, pas vraiment. Alors on mange du bout des lèvres, on embrasse du bout de la langue, on caresse du bout des mains, on prend les choses du bout des doigts et comme on ne peut pas baiser du bout de la queue alors on ne baise pas. Tout se passe comme s’il ne fallait livrer aux choses comme aux personnes qu’un minimum de soi-même.

 

La façon de manger n’est pas non plus à négliger. Il faut manger peu quitte à ingérer des quantités hallucinantes d’hydrates de carbone pour compenser les carences énergétiques alimentaires qui provoquent l’apathie. L’être éthéré n’a pas besoin de manger, il s’alimente de liquide comme les nymphes.

 

Et si l’on mange avec les mains, c’est avec le petit doigt relevé, bien droit, car on a aussi beaucoup de classe qui nous situe bien au dessus de la race humaine vulgaire.

 

Le matin dans la salle de bain, il faudra bien une heure et demie pour préparer le personnage à l’abri des regards. Et puis il faut prendre le temps de vomir sur le vrai, l’authentique, sous prétexte de se nettoyer les fosses nasales qui étonnement se trouvent au niveau de la bouche de l’estomac. Cela fait partie du rituel quotidien de transformation. On s’attend juste aux roulements de tambours annonçant la naissance de la chrysalide.

 

L’impulsion, la spontanéité, bref la vérité du moment est à bannir de sa vie.

On vit alors dans le mensonge de l’instant et comme un cancer intellectuel, il finit par envahir son existence jusque dans les moindres détails.

 

Parfois on tombe sur des gens qui instinctivement disent ce que l’on veut entendre, qui sans le vouloir vraiment et dans un effort désespéré pour se faire aimer font semblant de croire au personnage fabriqué et de le respecter.

 

Et quand ces gens, un jour, se rebiffent, on considère qu’il s’agit d’une grande trahison alors qu’on est le premier à avoir trahi. Trahi la vérité, l’humanité qu’on avait en soi et qu’on a supprimé pour devenir un robot parfait et sans faille.

 

Car le coupable n’est pas celui qui ment mais celui qui induit au mensonge, celui qui oblige l’autre à lui renvoyer une image positive de soi-même.

 

Ce pieux menteur disait en quelque sorte : « je vais faire semblant d’y croire mais n’en n’abuses pas. Je vais faire comme si, mais n’en profites pas pour me prendre de haut comme tu fais avec les autres parce que moi je ne suis pas dupe, je te fais juste plaisir».

 

Mais on ne  l’a pas entendu, trop préoccupé qu’on est par le rôle qu’on est en train de jouer. On ne voit pas l’intention du menteur par magnanimité qu’on croyait aimant. On ne voit qu’un traître qui décide de tirer le rideau sur une mauvaise pièce de théâtre et qui crie à la supercherie.

 

Et ça c’est bien la preuve qu’il faut continuer à paraître et à faire semblant pour se protéger et se garantir une carapace à l’épreuve des coups… et des caresses aussi.

 

Comme elle est dure la vie de l’escroc qui ne vit que pour et par le regard des autres, qui ne s’accorde que la valeur que ses congénères peuvent lui donner. Comme elle est triste aussi parce que la frontière entre la vérité et le mensonge, entre l’honnêteté et la supercherie est de plus en plus mince au point que, peu à peu, disparaissent les repères pourtant partagés par toute l’humanité bien au-delà des différences culturelles derrière lesquelles on se cache.

 

Le curé prononce l’ «ite missa est» ; Bugs Bunny, le « that’s all folks » ; l’acteur italien «la comedia è finitta»; le metteur en scène claque le « coupé ». Mais l’escroc intellectuel en quête de respectabilité ne se repose jamais. Les caméras ne s’éteignent jamais et les micros restent toujours ouverts. Même la nuit, l’âme tourmentée s’épuise à force de recherches en stratagèmes. 

 

Bref, après quinze jours de ce spectacle pathétique et désespéré, on a envie d’avoir à ses côtés une brute épaisse, qui pète, qui rote, qui renifle, qui sent le bouc et te fait l’amour comme une bête sur la table de la cuisine. Et une fois le repos du guerrier bien mérité, s’en va ronfler à t’en faire péter les tympans.

 

Aussi contradictoire que cela puisse paraître, c’est l’animalité du mâle qui nous réconcilie avec l’humanité parce qu’elle est vraie, sincère et sans artifices.

 

On a trop l’habitude, parfois par réflexe, de reprocher aux hommes leur manque d’hygiène corporelle et leur manque de délicatesse. Mais c’est une erreur car le mieux est l’ennemi du bien. Parce qu’à choisir entre deux extrêmes, il vaut mieux se décanter pour ce qui est le plus proche de la réalité.

 

Comme il est bon le màle qui te saisit la fesse à pleine main, le sein à pleine bouche, qui te prends, te dévore et t’avale comme on ripaille. Et alors contre toute attente, revenant sur des principes pourtant jusqu’alors bien ancrés, on peut crier sur les toits « vive le macho sans état d’âme, à bas ces ersatz d’hommes qui à force de s’étudier ne deviennent que de mauvaises copies de femmes sans odeur, sans couleur et sans saveur ».